Aujourd’hui, mes vieux feutres cabossés, la bande de Siné s’est retrouvée au cimetière pour saluer le vieux chat noir qui nous manque depuis dix ans. Moi, je les accompagne en pensée, le cœur plein de Morgon et de souvenirs, parce que certains maîtres ne meurent jamais vraiment.
Ah mes vieux chats de gouttière, laissez moi vous tirer une petite larme de Morgon et une grande bouffée de mémoire, parce qu’aujourd’hui, ça remue dans les tripes et ça gratte dans le cœur. Dix ans que Siné a tiré sa révérence en faisant un doigt d’honneur au destin, dix ans que son rire râpeux ne résonne plus dans les travées de Montreuil, dix ans que son trait assassin ne vient plus chatouiller les puissants là où ça démange.
Et pourtant, ce matin, j’ai l’impression de l’entendre encore, le vieux matou, me lancer son éternel « Alors gamin, tu gribouilles toujours ? » comme si j’étais encore ce bleu-bite de 2011, planté à la Fête de l’Huma avec mon Couac 40 sous le bras, à dédicacer comme un môme qui découvre qu’il sait marcher. Entre deux signatures, je filais voir la bande de Siné Hebdo, mes copains, mes frangins d’encre : Bob, Loup, Aleveque, Liebig, qui m’avait préfacé mon premier bouquin, Flavien, et toute la clique qui transformait un journal en barricade et une caricature en coup de poing. A l’époque Siné venait de se faire virer par Philippe Val de Charlie Hebdo pour une accusation qu’il n’avait pas lieu d’être mais c’était une simple vengeance de Val pour virer le vieux qui chiait trop dans les bégonias à son goût… J’avais fait un stage à Charlie à ce moment là, j’étais pote avec Honoré, et je me retrouvais là, à boire un verre de Morgon avec Siné comme si c’était la chose la plus naturelle du monde après avoir dessiné avec Cabu, Tignous… Un souvenir indélébile, un baptême du feu, un premier pas dans la cour des grands où personne ne se prenait au sérieux mais où tout le monde maniait le stylo comme une arme blanche. Plus tard, j’ai traîné mes guêtres au journal, à Montreuil, où un dessin de Mix & Remix et Loup m’avait fait éclater de rire comme un gosse qui découvre un gros mot. Et puis il y a eu Catherine, l’infatigable, la lumineuse, avec qui j’ai papoté handicap sur Messenger, parce que je trouvais que Charlie causait trop psychanalyse et pas assez du réel, du dur, du vécu.
Elle m’a envoyé une journaliste adorable, et paf : une double page dans Siné Mensuel, comme un clin d’œil du destin. Aujourd’hui, la bande retourne au cimetière de Montmartre, là où Siné repose sous son cactus insolent, doigt d’honneur éternel à la connerie humaine. Ils y vont en chair et en os, moi j’y vais en pensée, mais le cœur y est, les souvenirs aussi, et l’encre continue de couler. J’y mets du jazz toute la journée (qui est un de mes genres préférés également) pour lui rendre hommage. Dix ans déjà, et pourtant, chaque fois que je dessine, j’ai l’impression qu’il me regarde par-dessus mon épaule, un sourire en coin, prêt à me dire : « Continue, gamin. Faut jamais lâcher le trait. » Alors voilà, Siné, vieux lion, vieux chat noir, vieux frère d’encre : aujourd’hui, on te salue. Et on trinque encore une fois, même de loin. À toi, et à ceux qui font du dessin un acte de vie. Que ce monde continue de swinguer en pensant à toi. Mourir ? Plutôt crever. Banzaï !!!