Laissez moi vous raconter comment, hier, j’ai vu naître une œuvre. Une vraie. Une neuve. Une qui sent encore la sciure du pupitre et l’encre fraîche du compositeur... Et une soirée unique à Beauvais !
J’ai assisté hier à la naissance d’une œuvre de musique contemporaine pour huit violoncelles. Une création mondiale signée Julien Joubert, jouée dans la cathédrale de Beauvais. Par les temps qui courent, mes loustics, organiser une œuvre neuve, c’est comme vouloir faire pousser un rosier dans un parking : les budgets fondent, les subventions se carapatent, les mairies tirent la langue, et certains élus se crispent dès qu’une œuvre ose dire quelque chose. Résultat : des festivals annulés, comme celui de jazz de Vauvert, et une ambiance idéologique qui sent le sapin. Alors oui, je salue le boulot des bénévoles, des organisatrices Anne Flamand et Diana Ligeti, de l’évêché et de la mairie de Beauvais. Ils ont tenu la barre dans la tempête pour offrir une soirée dédiée à la création. Rien que pour ça, chapeau bas. À 15 h, j’ai suivi la répétition générale. J’y accompagnais mon père, Jean‑Paul Déalet, l’un des huit violoncellistes de la soirée. Les sept autres mousquetaires de l’archet : Diana Ligeti, Anne‑Lise Branquet, Alexandre Soumagne, Paul Gonon, Thomas Prechal, Antoine Trouvé et Laurent Rannou. Une belle équipe, soudée, concentrée, prête à faire vibrer la pierre. J’ai entendu les premiers extraits d’Icare, puis Julien Joubert est arrivé, tranquille, souriant, venu écouter son bébé musical. Découvrir une œuvre neuve, c’est toujours un frisson : qu’avait-il en tête en l’écrivant ? Quelle histoire voulait-il raconter ? Dans une ambiance détendue, il s’est approché des musiciens, a donné quelques indications, ajusté des nuances, soufflé deux‑trois secrets de fabrication. On sentait l’âme de l’œuvre se mettre en place.
Et je vous le dis : n’importe qui peut apprécier cette pièce. Elle est légère. Sombre. Émotive. Elle sonne comme une musique de film, ou comme une page moderne du répertoire classique. Elle s’appelle Icare. Et ce n’est pas un hasard. En 1573, la flèche qui dominait la plus grande voûte gothique du monde s’est écroulée. Pour répondre à la commande de l’évêché et du Festival International de Violoncelle, Julien a choisi l’allégorie d’Icare : celui qui vole trop haut, trop près du soleil, et qui chute. Pas de révolution atonale qui ferait fuir les puristes. Pas de chaos sonore. Juste une écriture moderne, avec pizzicatos, tensions, respirations, mystère. Une musique qui raconte. Une musique qui touche. Et je vais te dire, mon gars : Icare a tout pour devenir un Boléro de Ravel moderne. Une pièce que tous les violoncellistes voudront jouer. Une œuvre qui pourrait voyager loin. J’ai vu les réactions du public pendant les répétitions ouvertes : des sourires. Des yeux humides. Des gens qui s’asseyaient, happés par la musique, par la cathédrale, par l’exposition de dessins. C’est ça, la musique contemporaine quand elle est bien faite : elle émeut. Elle secoue. Elle parle à tout le monde. Julien Joubert connaît ce langage. Il compose pour les enfants, pour les chœurs, pour le grand public. Il sait toucher l’âme humaine. Et Icare en est la preuve. Une œuvre qui parle de la peur de tomber, du désir de s’élever, de la lumière et de l’ombre. Une fable musicale universelle, en quelque sorte. Après la répétition, glaciale mais joyeuse dans cette cathédrale en travaux, nous avons mangé au presbytère. Un moment simple, chaleureux, avec un membre de l’évêché qui nous a raconté l’histoire de la cathédrale, ses travaux, ses défis. Une pause bienvenue avant la soirée.
À 20 h 20, installation pour le concert. Le programme mêlait le prélude de Villa‑Lobos, le Chant des oiseaux de Casals, une présentation des tapisseries en cours de fabrication, une exposition de dessins sur l’Apocalypse, et enfin Icare. Les spectateurs entraient en musique, accueillis par Bach au violoncelle, puis s’installaient dans le chœur. Nous étions plus de 300 spectateurs à venir, surpris puis heureux !
Le concert a été joué trois fois. Trois fois la même émotion qui te traverse comme un courant d’air sacré. Trois fois la même grâce suspendue dans la nef comme un parfum de miracle. Le public changeait mais la magie restait, jeunes, moins jeunes, familles, curieux, tous happés par la musique comme par une lumière tombée du ciel. Je voyais les regards s’ouvrir, les épaules se détendre, les souffles se retenir.
Et moi, planté là, je regardais Julien, heureux comme un gosse qui voit son cerf‑volant monter plus haut que prévu. Son Icare prenait son envol devant nous, porté par huit archets en état de grâce. Et pour une fois, personne ne se brûlait les ailes… C’était donc une soirée vraiment unique et que je souhaite à tout le monde.
Peter Patfawl