Chapitre 6
Laura mangeait avec lui tous les jours, au point que leurs vies semblaient tourner autour du même rituel. Chaque midi, chaque pause, chaque occasion devenait une excuse pour retrouver Jean-Déjeuner-Organisé. Ils partageaient leurs repas comme d’autres partagent une maison. Petit à petit, leur histoire s’était installée dans le quotidien. Une habitude après l’autre, un café après l’autre, un repas après l’autre. Le genre de lien qui pousse sans qu’on s’en aperçoive. Ce jour-là, il faisait un temps magnifique sur la Côte d’Opale. Le soleil brillait comme s’il avait décidé de se faire pardonner les trois derniers mois de pluie et tout le monde semblait être sorti en même temps. Les familles se promenaient, les poussettes envahissaient les trottoirs, les chiens tiraient leurs maîtres et les touristes photographiaient la moindre mouette comme si elle appartenait au patrimoine mondial. La digue ressemblait à une fête populaire. Je marchais tranquillement, les mains dans les poches et les pensées en vrac, quand j’ai aperçu la voiture de Jean-Accélérateur-Nerveux. Elle arrivait beaucoup trop vite. Pas vite comme quelqu’un qui est pressé. Vite comme quelqu’un qui a quelque chose à prouver au monde entier. La voiture a freiné brutalement dans un crissement de pneus qui a fait tourner plusieurs têtes. Et là, j’ai vu Laura sur le siège passager. Elle pleurait. Pas discrètement. Pas les yeux humides. Non. Elle avait les joues mouillées, les yeux rouges et la respiration coupée comme après une dispute qui a mal tourné. Puis Jean-Coup-de-Volant m’a aperçu. Et comme par enchantement, il s’est métamorphosé. Celui qui roulait comme un pilote de rallye est devenu Jean-Bonne-Manière. Calme. Poli. Souriant. Détendu. Comme si rien ne s’était passé. Comme si les larmes de ma sœur n’existaient pas. Comme si les trente secondes précédentes étaient sorties de mon imagination. Mais moi, j’avais vu. Je savais ce que j’avais vu. Et un froid désagréable m’a traversé le ventre. Pas un froid de température. Un froid d’alerte. Celui qui vous souffle de faire attention. Je suis allé voir Laura. Elle m’a assuré que tout allait bien. J’ai fait semblant de la croire. Mais je savais que quelque chose clochait. Je les ai regardés repartir et Jean-Pied-Lourd est allé se garer un peu plus loin comme si de rien n’était. Moi, je suis resté là avec mes questions. Le soir, j’ai raconté l’histoire à mes parents. Comme souvent, le sujet a glissé ailleurs. On a parlé d’autre chose. On a parlé de tout sauf de cela. Comme si ignorer un problème le faisait disparaître. Pourtant, ce que j’avais vu me travaillait. Même si les dernières semaines avaient été relativement agréables. Même si Laura semblait heureuse. Même si Jean-Chemise-Impeccable donnait encore l’apparence du compagnon idéal. Je n’étais pas tranquille. Pas du tout. Le soir même, nous mangions chez ma tante Brigitte, près de Berck. Après le repas, je suis sorti prendre l’air. J’avais besoin de marcher et de remettre mes idées dans l’ordre. Et c’est là que j’ai aperçu un corps allongé dans l’obscurité. Immobile. Inanimé. Un migrant venait d’être assassiné. Dans ce secteur, entre Berck et Sainte-Cécile, les drames n’étaient malheureusement pas rares. Je suis resté quelques instants sans bouger. Le cœur lourd. L’ambiance me paraissait soudain étouffante. La mort semblait circuler dans l’air du soir. Malgré moi, mes pensées revenaient sans cesse vers Laura. Vers l’incident de l’après-midi. Vers Jean-Conduite-Hasardeuse. Vers ses larmes. Vers cette drôle d’impression qu’il jouait plusieurs personnages à la fois. Une question tournait en boucle dans ma tête : que cherchait-il exactement ? À l’impressionner ? À lui faire peur ? À la contrôler ? Je ne comprenais pas. Et c’était justement cela qui me faisait peur. Je suis allé me coucher deux heures plus tard, complètement vidé. Lessivé. Mais au fond de moi, je savais déjà qu’il ne s’agissait pas d’un accident isolé. J’avais le pressentiment que ce n’était que le début de quelque chose. Le lendemain matin, je devais travailler et rien que cette idée me fatiguait. J’avais l’impression d’avoir des pavés dans mes chaussures. Je travaille dans une école à Rang-du-Fliers, une petite ville tranquille où les journées se ressemblent et où les enfants courent dans la cour de récréation comme des moineaux surexcités. Mes parents étaient rentrés chez eux. La semaine reprenait. Chacun retrouvait sa routine. Et moi, je restais seul avec les images de la veille. Je pensais tellement à Jean-Tableau-de-Bord que mes amis finirent par me dire de lâcher prise. Ils répétaient que j’allais me rendre malade. Que je ne pouvais pas surveiller ma sœur vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Que je ne pouvais pas vivre à sa place. Et ils avaient raison. Je n’allais pas l’enfermer. Je n’allais pas la mettre sous cloche. Je n’étais ni son gardien ni son geôlier. J’étais seulement son frère. Un frère inquiet. Peut-être trop inquiet. Comme j’étais seul depuis ma séparation avec Catherine, la solitude n’arrangeait rien. La solitude est une fabrique à scénarios catastrophes. Elle prend une inquiétude et lui construit une maison entière. Alors j’ai décidé de sortir manger une pizza. Juste pour changer d’air. Voir du monde. Éviter de rester enfermé avec mes pensées. Je suis arrivé près de la pizzeria, à la frontière entre Rang-du-Fliers et Berck. Les deux villes se touchent comme deux sœurs qui passent leur temps à se chamailler mais ne peuvent pas vivre l’une sans l’autre. Je venais de me garer quand j’ai entendu un cri. Un vrai cri. Un cri de femme. Pas un éclat de rire. Pas une discussion animée. Un cri qui vous saisit immédiatement au ventre. Je me suis retourné et j’ai aperçu une silhouette dans l’ombre. Un type qui semblait s’en prendre à quelqu’un. Je n’ai pas réfléchi. J’ai couru en criant « Stop ! » puis « Arrêtez ! ». L’homme a détalé. Il s’est volatilisé dans l’obscurité comme une ombre qui n’avait jamais existé. Je me suis précipité vers la personne restée au sol. Puis la lumière d’un lampadaire a éclairé son visage. Laura. Ma sœur. Mon sang s’est glacé. Je me suis agenouillé près d’elle. « Ma sœur d’amour... qu’est-ce qui se passe ? » Elle a détourné les yeux comme si elle cherchait encore à protéger quelqu’un d’autre qu’elle-même. « Ce n’est rien. C’était le frère de Jean-Mocassins-Cirés. Il n’est pas content que je sois avec son petit frère. On s’est disputés. » Je suis resté pétrifié. « Quand même... c’est une drôle de famille, non ? » Elle a essuyé ses larmes. « Il revient des États-Unis. Il trouve que je suis trop à gauche. Il voulait me faire peur. Je ne me suis pas laissé faire et ça a dégénéré. » Je sentais ma gorge se serrer. « Et tu te sens comment ? » « Mal... mais ça va passer. Et toi ? » « J’allais manger une pizza. » Elle a relevé les yeux vers moi avec ce regard fatigué de quelqu’un qui n’a plus envie d’être seul. « On y va ensemble ? » « Bien sûr. » J’ai hésité quelques secondes avant de poser la question qui me brûlait les lèvres. « Et Jean-Pli-Impeccable, il est où ? » Elle a baissé les yeux. « Il ne veut pas se mêler des problèmes avec sa famille. Il dit que ce n’est pas son problème. » Cette phrase m’a coupé le souffle. Je ne comprenais pas comment quelqu’un pouvait considérer que ce n’était pas son problème lorsque la femme qu’il prétendait aimer venait d’être agressée. Mais je n’avais plus la force de discuter. Plus la force d’analyser. Plus la force de chercher une logique chez Jean-Ce-N'est-Pas-Mon-Dossier. Alors nous sommes allés manger ensemble. Simplement ma sœur et moi. Assis dans une pizzeria ordinaire. Il était vingt et une heures. Les gens riaient autour de nous. Les verres s’entrechoquaient. Les conversations continuaient. La vie suivait son cours. Mais au fond de moi, je savais déjà que cette soirée allait rester accrochée à ma mémoire. Comme une écharde. Petite. Invisible. Mais impossible à oublier.
