Chapitre 4
Alors, quand elle a rencontré Jean-Charles-Edouard, elle se sentait bien. Elle pensait qu’elle avait enfin trouvé quelqu’un de stable et de sérieux, quelqu’un qui allait la respecter. Jean-Machin-Chose lui apportait un peu de luxe et de confort, des choses qu’elle n’avait jamais connues avant. Elle se sentait en sécurité avec lui, pour le moment. Je me souviens très bien de cette période. Laura était rayonnante. Elle parlait de Jean-Trucmuche avec des étoiles dans les yeux. Elle disait qu’il était attentionné, qu’il l’écoutait et qu’il la comprenait. Elle disait qu’il voulait l’aider à s’élever. Et moi, j’écoutais, voulant croire que tout allait bien pour elle. Je voulais croire que Jean-Bidule allait prendre soin d’elle et ne pas lui faire de mal. Je voulais croire que j’étais juste trop protecteur, trop paranoïaque. Puis il y a eu ce fameux restaurant gastronomique. Laura m’en a parlé pendant une heure, les yeux pétillants. Elle me décrivait les plats comme si elle revenait d’un voyage dans un pays imaginaire. Elle me disait que le serveur parlait comme un acteur de théâtre et que les assiettes étaient des œuvres d’art. Elle disait que c’était délicieux, raffiné et incroyable. Elle disait que Jean-Patati avait insisté pour payer et qu’il avait dit que c’était normal, qu’elle méritait le meilleur. Et moi, j’écoutais tout cela en silence, sachant que le luxe peut être un cadeau, mais aussi un piège. Laura me racontait aussi leurs balades et leurs sorties. Jean-Château-la-Pompe l’emmenait dans des endroits chers, des boutiques où les prix étaient exorbitants, des cafés où le cappuccino coûtait le prix d’un plein d’essence. Laura trouvait tout cela magique, comme dans les films. Elle disait qu’elle se sentait spéciale. Et moi, je voyais la spirale, le début de la fin. Je voyais comment Jean-Tintouin l’entourait, la couvrait, l’isolait sans qu’elle s’en rende compte. Le luxe est beau, mais il peut devenir une cage dorée. Il y a eu la rencontre avec les futurs beaux-parents de Laura. Elle m’en a parlé en riant. La mère de Jean-Cacahuète l’avait regardée comme si elle venait d’un autre monde, avec un sourire pincé qui disait : « Je suis polie, mais je juge. » La mère lui posait des questions précises, intrusives, voulant savoir d’où venait Laura, ce que faisaient ses parents, comment elle avait grandi, ce qu’elle gagnait et ce qu’elle comptait faire dans cinq ans. Laura répondait avec douceur et sincérité, avec sa lumière habituelle. Et la mère hochait la tête en disant : « C’est bien », mais son regard disait : « Ce n’est pas assez. » Le père, lui, parlait peu, observait, jugeait, avec un regard froid de quelqu’un qui a l’habitude de décider pour les autres. Laura trouvait cela impressionnant, disant que c’était une famille structurée, sérieuse, qui savait où elle allait. Et moi, j’entendais autre chose, je voyais autre chose. Je voyais une famille qui allait la modeler, la façonner, la plier, lui faire croire qu’elle devait s’adapter, changer, devenir quelqu’un d’autre. Mais Laura ne voyait pas cela. Elle voyait juste un avenir possible, une stabilité. Elle se disait qu’elle avait de la chance, qu’elle avait trouvé quelqu’un qui voulait l’emmener loin, l’élever, lui offrir une vie meilleure. Et moi, je voyais la pente, la glissade, la spirale, le début de la fin. Mais elle croyait en Jean-Monsieur-Tout-Va-Bien. Et quand quelqu’un croit, vous ne pouvez pas lui arracher sa foi. Vous pouvez juste attendre et espérer que la chute ne sera pas trop dure. Ce soir-là, en racontant tout cela à Aurore, je sentais ma gorge se serrer. Je savais ce qui allait venir, je savais que ce bonheur-là était éphémère, que derrière les lumières, il y avait l’ombre. Et Laura marchait droit dedans, sans le savoir, sans le voir, avec son sourire, sa naïveté et son cœur trop grand. Et moi, j’étais là, à regarder la tempête se former, sans pouvoir l’arrêter. La première fois que j’ai rencontré les parents de Jean-Costard-Trois-Pièces, je me sentais très mal à l’aise. Ce n’était pas juste un peu de malaise, mais quelque chose qui me serrait vraiment le ventre. Marie-Clémentine, la mère, et Jean-Philippe, le père, semblaient charmants au premier abord, mais il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Ils souriaient avec leurs dents, mais pas avec leurs yeux. J’avais une drôle de sensation angoissée quand j’étais en leur présence, comme si quelque chose sonnait faux. Marie-Clémentine était une femme mince et sèche, toujours impeccablement habillée et maquillée. Elle portait des vêtements coûteux et des bijoux en diamants qui scintillaient. Elle avait l’air d’une femme qui se lève le matin déjà maquillée et prête à affronter le monde. Son mari était un homme gros et moustachu, toujours vêtu d’un costume-cravate et portant une montre de luxe. Il parlait peu, mais observait tout avec attention, comme un juge silencieux qui prend des notes. Lorsque nous nous sommes retrouvés chez eux pour le premier repas, j’ai compris que quelque chose ne tournait vraiment pas rond. La maison était une sorte de musée, avec des colonnes, un jardin taillé au millimètre et des statues qui semblaient nous regarder avec dédain. L’intérieur était encore plus impressionnant, avec des tableaux coûteux et des meubles qui semblaient sortis d’un château. L’air sentait la cire et le parfum cher, et il y avait quelque chose d’indéfinissable qui ressemblait à la prétention. Marie-Clémentine nous a accueillis avec un sourire figé qui disait « bonjour » mais pensait « qu’est-ce que vous faites chez moi ». Elle a regardé ma mère de haut en bas, puis mon père comme s’il était un numéro de cirque ambulant. Elle a regardé Laura comme si elle avait ramené un chiot dans un salon Louis XVI.
Puis elle a dit une phrase qui m’a glacé :
« Vous devez être... les artistes. »
Avec un ton qui transformait un mot neutre en insulte polie.
Le repas a été guindé et figé, avec des conversations polies mais tendues. Marie-Clémentine parlait beaucoup de ses voyages, de ses achats et de ses relations, comme si elle récitait un catalogue de luxe. Nous écoutions, hochions la tête et souriions, mais nous nous sentions minuscules et déplacés. Laura essayait de détendre l’atmosphère en parlant de son travail, mais Marie-Clémentine l’écoutait à peine, avec un regard qui disait : « C’est banal. » À un moment, ma mère a parlé du cirque, de son travail et de ses artistes, avec passion et fierté. Mais Marie-Clémentine a répondu avec un ton qui tuait :
« Oh, c’est... original. »
Le repas a continué ainsi, dans une tension douce mais constante, qui nous serrait la gorge et nous donnait envie de nous excuser d’exister. En sortant de cette maison, j’ai senti un frisson qui m’a traversé comme une lame froide. J’ai compris que quelque chose clochait, que la famille de Jean-Baronnet n’allait pas accepter Laura sans conditions. Et Laura, elle, marchait devant nous, avec son sourire et sa naïveté, sans se douter que la spirale venait de s’ouvrir sous ses pieds.
