Chapitre 1
J’étais assis dans ce bar, comme un vieux matou qui a perdu la moitié de ses vies. Il était vingt heures, un jeudi de printemps qui hésitait encore à sortir de l’hiver. Je revenais de la plage, les poches pleines de sable et la tête pleine de choses que l’on ne devrait jamais voir. J’avais roulé jusqu’à mon coin, histoire de remettre mes idées dans le bon sens, mais avant de rentrer chez moi, j’avais fait un crochet vers le bar d’Aurore, une amie, une vraie amie, qui me faisait vibrer le cœur comme un moteur de mobylette trafiquée. J’avais besoin d’un whisky et d’un visage qui me voulait du bien. Aurore, elle, avait ce visage-là. Elle était surprise de me voir débouler comme ça. Je lui expliquai que ce que j’avais vu était horrible, quelque chose qui te retourne la peau et te laisse les nerfs à vif. Je lui dis que j’avais besoin de me requinquer, de garder la face, de ne pas m’écrouler comme un château de cartes sous la pluie. Elle m’écouta, les sourcils froncés, et posa sa main sur la mienne. Et là, je sentis mes nerfs se calmer. Elle avait un décolleté joli comme un lever de soleil sur une mer calme, quelque chose qui te rappelle que la vie a encore des douceurs à offrir. Les seins des femmes, ça rassure les hommes depuis la nuit des temps. C’est inscrit dans nos gènes, dans nos berceaux, dans nos instincts de pauvres types perdus. Je bus une gorgée de mon Long John, ça brûla, ça piqua, ça remit les idées en place. Je soufflai, je me posai, mais les images horribles restaient accrochées à ma mémoire comme des moules sur un rocher. Aurore avait mis du jazz en fond, un vieux truc qui swingue et qui te masse l’âme. J’adore le jazz, ça remet les tripes en place, ça te donne l’impression que le monde est encore un peu fréquentable. Je m’assis, elle s’assit à côté, heureusement, ce soir, il n’y avait pas foule, juste deux habitués qui parlaient politique comme si ça allait changer quelque chose. Elle se rapprocha, me regarda avec ses yeux de phare dans la tempête, je me sentis mieux, un peu mieux, malgré le traumatisme qui me rongeait comme un rat affamé. Je commençai mon récit, je lui dis que je revenais de Berck, la côte d’Opale, le vent, les dunes, les mouettes qui gueulaient comme des vieilles tantes, et que mon histoire affreuse était liée à ma petite sœur, Laura, vingt-deux ans, fraîche comme une vague qui claque, un sourire qui te répare les journées pourries. Aurore resserra sa main sur la mienne, elle comprenait que ça allait être une histoire difficile, elle se tut, elle écouta, elle respira doucement, elle me laissa l’espace. Je sentis que je pouvais parler, que je pouvais vider le sac, que je pouvais dérouler le fil de ce cauchemar éveillé. Je pris une autre gorgée, je fermai les yeux une seconde, je revis tout, je revis Berck, je revis Laura, je revis ce que j’avais vu, ce truc qui m’avait glacé jusqu’à la moelle, ce truc que je vais devoir raconter, parce que sinon, ça va me bouffer de l’intérieur. Alors je me redressai, je respirai, je regardai Aurore, et je lui dis que je vais devoir tout expliquer depuis le début, parce que sinon, elle va croire que je dramatise, alors que non, ce que j’ai vu, c’était pas du cinéma, c’était pas un mauvais rêve, c’était du réel, du brut, du sale, du qui colle aux doigts. Et maintenant que je suis là, avec elle, avec son vieux swing, son parfum, sa main chaude, je peux enfin commencer à parler. Alors je lui dis de s’accrocher, parce que ce que je vais raconter, ça va pas sentir la rose, ça va sentir la peur, la sueur, et les secrets qui pourrissent sous les dunes.
