Chapitre 5
C’était une période très étrange. J’avais l’impression d’être suspendu entre deux états, comme un trapéziste qui a lâché une barre sans avoir encore attrapé la suivante. J’espérais que tout se passerait bien pour ma sœur, que Jean-Parfaitement-Parfait serait enfin celui qu’il lui fallait. Un homme stable. Solide. Fiable. Le genre qui répare les choses au lieu de les casser. Mais en même temps, une petite voix me travaillait. Une voix discrète, obstinée, qui me soufflait : « Fais attention, mon vieux. Les vitrines les plus brillantes cachent parfois les arrière-boutiques les plus sombres. » C’était le lendemain du repas chez les parents de Jean-Nappe-Amidonnée et nous en reparlions encore autour du café. Ma mère avait remarqué des choses. Pas des choses énormes. Des détails. Des regards. Des silences. Des intonations. Tout ce que les gens polis s'efforcent de cacher. Elle avait observé la mère de Jean-Coussin-de-Soie. Une femme qui semblait sortir d'un catalogue de décoration haut de gamme. Toujours impeccable. Toujours droite. Toujours contrôlée. Elle souriait comme d'autres signent des chèques : mécaniquement. Puis il y avait le père de Jean-Parfum-Boisé. Un petit homme moustachu qui donnait l'impression d'avoir été fabriqué dans une usine spécialisée dans les notables provinciaux. Il parlait peu mais regardait beaucoup. Il observait les gens comme un commissaire-priseur examine un meuble avant la vente. Ma mère sentait quelque chose de bizarre. Mais elle ne voulait pas alimenter mes inquiétudes. Alors elle posa sa main sur mon épaule et me dit : « Ça va aller. C'est un jeune homme gentil. » À partir de ce moment-là, j'ai compris que mes doutes allaient rester entre moi et moi-même. Mon père, lui, avait adopté une autre stratégie. La stratégie du changement de sujet. Le père de Jean-Revue-Fiscale possédait cinq Ferrari. Nous avons donc parlé Ferrari. Puis Porsche. Puis moteurs. Puis carrosseries. Puis chevaux fiscaux. C'était plus confortable que de parler du malaise flottant qui régnait dans cette famille. Moi, pendant ce temps, je restais seul avec mes questions. Laura, elle, vivait déjà dans un autre monde. Un endroit où Jean-Terrasse-Chauffée était formidable. Où Jean-Diplôme-Encadré avait toujours raison. Où Jean-Sourire-Carte-Visa incarnait l'avenir. C'était simple. Il n'y avait plus que moi contre lui. Et Jean-Gestion-de-Patrimoine l'avait parfaitement compris. Mon angoisse montait lentement. Comme la mer. Sans bruit. Sans spectacle. Simplement parce que certaines choses avancent même lorsqu'on fait semblant de ne pas les voir. Un après-midi, je me promenais avec Laura sur la plage de Merlimont. Le ciel était gris. La mer était grise. Même les mouettes semblaient traverser une crise existentielle. C'est alors que j'ai aperçu Jean-Veston-du-Dimanche. Il se trouvait à une centaine de mètres. Immobile. Les mains dans les poches. Avec ce demi-sourire qui me mettait toujours mal à l'aise. Je l'ai regardé quelques secondes. Puis je me suis tourné vers ma sœur. Nous avons échangé quelques mots. Quand j'ai regardé de nouveau, Jean-Portefeuille-Gonflé avait disparu. Plus personne. Rien. Comme si la plage l'avait avalé. Je suis resté figé. Je me suis demandé si je l'avais vraiment vu. Ou si mon esprit commençait à me jouer des tours. C'était ça le problème. Je ne savais plus. Et lorsqu'on ne sait plus, tout devient inquiétant. J'ai senti qu'une petite fissure venait d'apparaître dans la réalité. Quelque chose d'invisible. Mais bien réel. Comme le premier craquement dans une digue. Le soir même, j'ai essayé d'en parler à Laura. Je lui ai raconté que j'avais aperçu Jean-Mocassins-Lustrés sur la plage. Que sa présence m'avait paru étrange. Que quelque chose me dérangeait. Elle a ri. Elle a ri comme on rit devant un enfant qui raconte avoir vu un fantôme. Elle m'a expliqué que j'avais trop d'imagination. Que je regardais trop loin. Que je me faisais des films. J'ai laissé tomber. Parce que lorsqu'une personne est amoureuse de Jean-Tableau-Excel-Humain, la logique n'a plus beaucoup de poids. Les amoureux vivent dans un pays étrange. Un pays où les drapeaux sont roses. Où les panneaux « danger » sont invisibles. Où les précipices ressemblent à des points de vue romantiques. Alors je me suis tu. J'ai attendu. La réalité finit toujours par arriver. Parfois en marchant. Parfois en courant. Mais elle arrive toujours. En rentrant chez moi ce soir-là, j'ai senti quelque chose dans l'air. Une lourdeur. Une tension. Une impression d'orage. Le vent remontait de la mer. Les dunes se taisaient. Et j'aurais presque juré entendre un avertissement. Comme si toute la côte murmurait : « Fais attention, mon garçon. Cette histoire sent le sapin avant même Noël. » Et c'est là que j'ai compris que j'étais seul. Seul contre Jean-Carnet-d-Adresses. Seul contre Jean-Rond-de-Cuir-Héritier. Seul contre Jean-Sourire-de-Plaquette-Publicitaire. Seul contre sa famille. Seul contre cette maison qui ressemblait davantage à une exposition permanente qu'à un foyer. Seul contre cette politesse froide qui serre la main mais garde toujours une porte de sortie. Seul contre une spirale que personne ne voyait encore. Sauf moi. Et c'était précisément cela qui me faisait le plus peur.
