Chapitre 3
Oui, je sais, dès le chapitre trois, vous allez probablement penser que cette histoire d’amour est déjà gâchée. Et vous aurez raison. Mais au début, croyez moi ou non, tout se passait plutôt bien. Jean-Eude n’était pas un garçon ordinaire. Il n’était pas le type à traîner les pieds en attendant que la vie lui sourie. Non, il était le fils d’un riche promoteur immobilier, Monsieur et Madame Dessaint, un couple qui respire l’argent par tous les pores et qui vous regarde comme si vous étiez un meuble Ikea mal assemblé. La mère de du type restait chez elle ou allait dans des endroits où le prix d’un café vous fait vouloir vendre un rein. Elle ne travaillait pas, mais elle faisait de très bons investissements pour ses voisins, une activité de bourgeoise qui s’ennuie, vous voyez. Jean-Eude, lui, avait un profil de gagnant, le fils de bourgeois qui s’assume, du moins en apparence. Il avait des idées droites, peut-être un peu trop droites, et il aimait les pulls en cachemire rose. Il était grand, droit, poli, avec des lunettes de soleil qui coûtaient le prix d’un salaire minimum. Il jouait au golf et fumait des cigares lorsqu’il en avait l’occasion. Tout chez lui était une question d’apparence, d’argent. Mais tout le monde se disait que s’il était gentil et poli, c’était déjà quelque chose. Qu’il allait peut-être rendre Laura heureuse. Il avait une Renault Alpine décapotable, un cadeau de ses parents pour son anniversaire, un jouet de riche qui fait tourner les têtes. Moi, depuis le début, j’avais des doutes. Je ne le sentais pas. Il y avait quelque chose de bizarre chez lui, un froid dans le regard, un vide derrière le sourire, quelque chose qui vous fait dire que ce garçon a un secret, et que ce secret, il vaut mieux ne pas le découvrir. Mais je ne pouvais rien dire. Les choses se passaient bien pour Laura, et quand votre petite sœur sourit, vous ravalez vos doutes. Laura, elle, était tout l’opposé de Jean-Eudounet. Elle était sociable, aimait les gens, la nature, les animaux. Elle était infirmière par passion et aimait faire les choses elle-même. Elle s’habillait avec des vêtements de seconde main et vivait de manière simple. Elle était écolo et vivait léger. Forcément, lui et elle étaient totalement opposés, mais on se dit toujours que les contraires s’attirent, que cela peut marcher, que cela peut même être beau. Je me souviens de la première fois que j’ai rencontré ce gars. Il était réservé, il se méfiait, et moi aussi. On se jaugeait comme deux chiens qui ne savent pas encore s’ils vont se renifler ou se mordre. Il me parlait avec politesse, une politesse trop parfaite, trop lisse, comme un costume repassé par quelqu’un d’autre. Il me regardait avec un sourire qui sonnait creux, un sourire qui disait « je suis content de vous rencontrer » mais dont les yeux disaient « qu’est-ce que vous faites dans mon décor ». Laura, elle, papillonnait autour de nous, parlait, riait, brillait. Elle était amoureuse, et cela se voyait, cela se sentait, cela vibrait autour d’elle comme une aura. Et moi, je voulais y croire, je voulais croire que ce type allait la respecter, la protéger, la comprendre. Je voulais croire que j’étais juste paranoïaque, que j’avais tort, que mon instinct me jouait un mauvais tour. Mais plus je le regardais, plus je voyais cette chose, ce petit quelque chose qui clochait. Une froideur, une rigidité, une manière de parler de lui comme si le monde tournait autour de son nombril. Il parlait de ses projets, de ses investissements, de ses voyages, de ses réussites, toujours lui, toujours son univers. Laura, elle, l’écoutait avec admiration, trouvait cela impressionnant, rassurant, adulte. Moi, je trouvais cela inquiétant, mais je me taisais, parce que ce n’était pas mon rôle de casser son bonheur, parce que je voulais pas être le frère ennuyeux qui voit le mal partout. Alors, j’ai souri, j’ai serré la main de Jean-Machin, j’ai dit « enchanté », et j’ai gardé mes doutes pour moi. Les semaines ont passé, Laura parlait de lui tout le temps, disait qu’il était attentionné, qu’il l’emmenait dans des endroits chics, qu’il lui faisait découvrir des choses, qu’il lui ouvrait un monde qu’elle ne connaissait pas. Elle disait qu’il était différent, qu’il était sérieux, qu’il voulait construire quelque chose. Et moi, j’écoutais, je hochais la tête, je faisais semblant d’être rassuré. Mais au fond, j’avais cette sensation, ce frisson dans la nuque, ce pressentiment qui vous dit que quelque chose va déraper, que quelque chose n’est pas net, que quelque chose se prépare, et que vous ne pourrez rien y faire. Aurore m’écoutait sans m’interrompre, serrait ma main, comprenait que ce que je racontais, ce n’était pas juste une histoire d’amour qui a échoué, mais le début d’un engrenage, un engrenage qui allait broyer ma sœur. Et moi, je continuais, parce que maintenant que j’avais commencé, il fallait tout sortir, tout raconter, tout mettre sur la table. Et je savais que ce chapitre là, c’était juste l’entrée, le plat principal allait être indigeste, très indigeste.
