Chapitre 2
Avant d’en parler, il fallait que je rembobine la pellicule, Aurore connaissait rien de l’histoire de Laura, on n’en avait jamais causé, pas une fois, pas même entre deux cafés tièdes. Alors je devais tout lui expliquer depuis le début, pour qu’elle pige le tableau complet. C’était il y a deux ans, Laura venait d’arriver à Berck, elle avait son diplôme d’infirmière en poche, presque vingt ans, une gamine encore, mais avec une volonté de fer sous ses airs de brise légère. Elle sortait d’une période fragile, une époque où elle avait sombré, où le moral avait pris l’eau, où elle avait dû se reconstruire morceau par morceau. Elle avait vécu une rupture violente avec son premier copain, un truc qui laisse des traces, même quand on fait semblant que non. Mais elle s’était refait une santé, elle avait repris des couleurs, et ce printemps là, le soleil brillait pour elle. Elle avait été prise au Centre Hospitalier de Berck, infirmière toute neuve, prête à sauver le monde un pansement après l’autre. Elle venait de s’installer dans un petit appartement, face à la mer, une vue qui te donne envie de respirer plus fort, les mouettes, les vacanciers, les odeurs de gaufres et de crème solaire, une ambiance de vacances en continu. Laura avait toute la vie devant elle, et nous, on était heureux pour elle, vraiment heureux, après son adolescence chaotique, la voir sourire, c’était comme voir le soleil revenir après un hiver trop long. Cette année-là, le soleil était généreux, elle avait fait son installation avec notre aide, les parents, moi, tout le monde avait mis la main à la pâte, c’était sympa, léger, on croyait que tout allait rouler pour elle, on se disait que, pour une fois, la vie allait lui foutre la paix. Entre la mer, les phoques qui pointaient leur museau comme des curieux, les mouettes qui faisaient leur cirque, les touristes tranquilles, le soleil clément, tout semblait idyllique, un début de roman rose, un truc qui sent la chance et les lendemains faciles. Jusqu’au jour où Laura décide de se faire une petite sortie, un verre en terrasse, face à la mer, juste pour profiter, juste pour sentir qu’elle était vivante. Et c’est là qu’elle l’a vu, un type, un inconnu posé comme une énigme sur une chaise en plastique, un sourire poli, une allure propre sur lui, le genre de gars qui te dit bonjour comme si c’était un cadeau. Elle l’a remarqué, il l’a remarquée, et voilà, c’est souvent comme ça que ça commence, pas avec des violons, pas avec des éclairs, juste un regard, un sourire, un hasard qui croit être malin. Elle s’est assise pas loin, elle a commandé un truc frais, elle a laissé le vent jouer avec ses cheveux, et lui, il a trouvé ça charmant, il a trouvé ça facile d’engager la conversation. Laura, elle, elle était dans un bon moment, elle avait envie de croire que la vie pouvait être douce, alors elle a répondu, elle a souri, elle a laissé la discussion s’installer, rien de dangereux, rien de suspect, juste deux jeunes adultes qui parlent face à la mer. Et pourtant, c’est ce jour-là que tout a basculé, pas d’un coup, pas comme dans les films, mais doucement, lentement, comme une marée qui monte sans bruit, et qui finit par t’encercler. Ce type, elle ne le savait pas encore, allait devenir son soleil et son ombre, sa chance et son erreur, son vertige et sa chute. Et moi, en racontant ça à Aurore, je sentais déjà ma gorge se serrer, parce que je savais ce qui allait suivre, et que ça commençait ici, à cette terrasse, ce jour-là, avec ce type.
