Klinghoffer, l’opéra qui revient comme un fantôme têtu (chronique culturelle)

Pour la 88e édition du Maggio Musicale Fiorentino, un opéra rare refait surface. The Death of Klinghoffer, créé en 1991, revient sur scène après des décennies de polémiques. Une œuvre immense, tendue, brûlante, que le festival florentin ose remettre en lumière malgré son histoire tourmentée et son aura de poudre noire.

Mes petits poulpes phosphorescents, accrochez vos nageoires, parce que le Maggio Musicale Fiorentino (Théâtre Florentin) a décidé de sortir un morceau de dynamite enveloppé dans du velours. Pour ouvrir sa 88e édition, le festival ressort un opéra qu’on voit moins souvent qu’un pingouin en scooter, un machin tellement chargé d’électricité qu’il pourrait faire griller un transformateur rien qu’en respirant. The Death of Klinghoffer. Une œuvre née en 1991, fruit de la deuxième collaboration entre John Adams, Peter Sellars et la librettiste Alice Goodman. Après Nixon in China, Adams a continué à chatouiller les sujets qui piquent, et il a plongé dans une histoire tragique, complexe, douloureuse. Un drame en mer, une prise d’otages, une victime, des mémoires qui s’entrechoquent. Depuis sa création, chaque tentative de reprise a déclenché des tempêtes, des manifs, des cris, des débats sans fin. L’opéra refuse de juger, refuse de simplifier, refuse de choisir un camp. Il montre, il expose, il laisse entendre les voix, les douleurs, les récits. Comme un chœur antique qui raconte la catastrophe en la tenant à bout de bras.

Photo de l’opéra de John Adams avec le Metropolitan Opera

Et voilà que Florence décide de le remettre sur scène, avec un courage qu’il faut saluer, surtout dans le contexte actuel où tout s’enflamme plus vite qu’un torchon sur une gazinière. Pour couronner le tout, la mise en scène est confiée à Luca Guadagnino, le monsieur de Call me by your name et A Bigger Splash. On se dit que ça va être sensuel, incarné, vibrant. Eh bien non. Le bougre nous sort une scénographie glacée comme un sorbet oublié dans le congélateur. Deux grands aplats de couleurs façon Rothko, des lumières magnifiques mais froides, des personnages dispersés dans un espace immense où ils semblent parfois perdus. Les cabines surgissent du sol, une sculpture descend des cintres, les danseurs traversent la scène comme des ombres qui révèlent les pensées des protagonistes. C’est beau, oui. Mais c’est distant. Très distant. On sent la volonté de tirer l’histoire vers le mythe, vers le religieux, vers l’abstraction. Bible, Coran, cosmos, lignes droites, courbes, silhouettes. Tout est pensé, tout est propre, tout est glacé. Et pendant ce temps, l’orchestre peine à suivre. La fosse manque de nerf, de pulsation, de drame. Les chœurs, pourtant essentiels dans cette œuvre, sont inégaux, parfois déstructurés. On attend la vague émotionnelle, et elle n’arrive qu’à la fin du premier acte, avec le Chœur de la Nuit, enfin puissant, enfin habité. Le reste du temps, ça flotte. Heureusement, certains chanteurs sauvent la mise. Daniel Okulitch campe un Capitaine solide, Laurent Naouri donne à Klinghoffer une noblesse bouleversante, et son chant d’agonie fend la salle comme un couteau. Le jeune Mamoud, incarné par Levent Bakirci, est superbe, surtout lorsqu’il chante parmi le public, comme s’il rejoignait un instant l’humanité ordinaire. Les cuivres du deuxième acte réveillent enfin la tragédie. Mais l’ensemble reste en dessous de ce que cette œuvre peut offrir quand elle est portée par une direction inspirée. Et pourtant, malgré les réserves, malgré les manques, malgré les frissons qui ne viennent pas toujours, on ne regrette pas la soirée. Parce que voir Klinghoffer sur scène, c’est déjà un événement. Une rareté. Un geste. Une prise de risque. Et rien que pour ça, mes poulpes lumineux, ça valait le déplacement.

Le Patfawloscope : Textes, BD et autres joyeusetés maison !

Par Peter Patfawl

À propos de l’auteur de Le Patfawloscope : Itinéraires bis d’un auteur en roue libre ! …

Dans une autre vie, il a joué les vice‑présidents chez SOS Autisme, à ferrailler pour le handicap comme un boxeur qui refuse de rendre les gants. Pendant dix ans, il a pondu des manuels illustrés sur l’autisme et la dyslexie, des bouquins sérieux mais pas tristes, qui se sont écoulés à plus de quinze mille exemplaires, sans compter ses recueils d’humour comme Humour de Malade, où il dessinait la vie comme on la raconte au comptoir. Aujourd’hui, c’est le chef d’orchestre de Foutoir, un fanzine bimestriel qui sent la BD, l’encre fraîche et les nuits trop courtes, et le papa d’une saga historique, Jean le dernier des soldats, qui cavale dans les librairies. Sur les réseaux, ils sont quatre‑vingt mille à suivre ses aventures, preuve qu’il doit bien faire quelque chose de pas trop mal.

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