V’là une petite anecdote en BD, mes gens : un gribouillis du quotidien qui débarque en claquettes et te chatouille la soirée comme un diablotin sous caféine.
Une histoire et au lit ! (Microfiction)
La bouquiniste de Merlimont tenait sa boutique comme on tient une vieille chapelle où les saints ont foutu le camp depuis longtemps, un trou à secrets qui sentait le papier moisi, la pluie rentrée sans permission et les bouquins qui murmurent quand on a le dos tourné. Ce soir-là, la flotte cognait aux vitres comme une ivrogne en manque de câlin, et la bouquiniste triait un carton de vieux machins récupérés chez un brocanteur louche, un type qui vendait des meubles qui avaient l’air de pleurer la nuit. Dans le tas, un livre pas net, reliure en cuir craquelé, titre effacé comme si quelqu’un avait voulu le faire disparaître de la mémoire du monde. Elle le posa sur le comptoir, et le truc vibra, oui, vibra, comme un animal qui respire encore alors qu’il devrait être mort depuis trois siècles. Elle fronça les sourcils, se dit qu’elle avait déjà vu des grimoires qui sentaient la malédiction, mais celui-là avait une chaleur, une attente, une faim. Et c’est là que la cloche tinta, et qu’un grand type entra, maigre, trempé, les yeux fous comme s’il venait de croiser la mort en train de faire ses courses. Il avança en titubant, posa une main sur le bois, voulut parler, ne parla pas, et s’effondra comme un sac de linge sale. La bouquiniste hurla, se pencha, toucha sa peau froide comme un poisson oublié, comprit qu’il était mort, mort net, mort debout presque. Dans sa poche, un papier, un mot griffonné à la va-vite, une écriture qui tremblait comme une chandelle prête à s’éteindre. Elle le déplia, lut : « Ne lisez pas ce livre, vous allez le regretter. » Elle releva les yeux, et le livre avait bougé, oui, bougé, ouvert d’un centimètre comme une bouche qui sourit avant de mordre. Une page se tourna toute seule, lentement, avec un frottement sec, un bruit de serpent qui glisse dans l’ombre. Le vent s’engouffra dans la boutique, renversa une pile de romans, fit claquer les couvertures comme des mains qui applaudissent un drame, les lumières vacillèrent, l’odeur du cuir devint vivante, chaude, presque humaine. Elle comprit, trop tard, que le livre l’avait choisie, comme il avait choisi l’homme mort à sa porte, comme il choisirait d’autres encore tant qu’on le laisserait respirer. Elle voulut fermer, fuir, hurler, mais le livre s’ouvrit d’un coup, toutes pages dehors, comme un cri silencieux qui lui promettait une nuit sans retour, et Merlimont devint ce soir-là un endroit où les livres ne se contentaient plus d’être lus...
La bouquiniste, alors par terre, lu sur son mur un mot en rouge, comme du sang : DES LIVRES ET MOI !
