Je te le dis sans fioritures, cet été me regarde de travers, comme si j’avais oublié de lui rendre de l’argent. Je ne sais pas comment exprimer ça sans passer pour un loufiat en pleine crise existentielle, mais c’est la première année où je ne me sens pas franchement jouasse d’être en été. D’habitude, je suis le premier à sortir la chaise longue, à me vautrer dedans comme un phoque qui lit le coma sutra, à saluer le soleil avec la joie d’un gosse qui découvre un paquet de bonbons. Mais là, mon vieux, rien que d’y penser, j’ai la sueur qui se met en grève. Le soleil, je l’aime, mais seulement quand il joue en division amateur, quand il plafonne à vingt-huit degrés, quand il chauffe juste assez pour te rappeler que la vie est belle sans te transformer en omelette norvégienne.
Aujourd’hui, on nous promet plus de trente-sept degrés. Trente-sept, c’est plus une météo, c’est une menace de kidnapping. Je sens déjà mes neurones qui fondent comme du beurre oublié sur un radiateur. Je deviens lent, pâteux, flasque, une sorte de mollusque qui aurait raté son concours d’entrée dans la marine. Je n’aime pas ces journées où la chaleur te colle aux côtes comme un huissier motivé, où tu bouges, tu transpires, où tu restes immobile, tu transpires, où tu penses à transpirer, tu transpires encore. Et quand tu veux grappiller trois degrés, tu te caches dans le noir comme un vampire en stage d’observation, espérant que l’ombre te fasse un prix d’ami. Je vis entre la Somme et la Côte d’Opale, deux coins réputés pour leur fraîcheur, deux frigos naturels, deux congélos géographiques. Et pourtant, cette année, on cuit comme des saucisses oubliées sur le barbecue. Alors j’imagine ceux qui se tapent quarante degrés. Quarante, c’est plus une température, c’est une déclaration de guerre. Je pense à eux, les pauvres bougres déjà cramés comme des toasts trop confiants. Courage, mes braves, on est tous dans la même marmite, à mijoter dans notre jus comme des légumes résignés. En plus de la chaleur, faut se farcir les incendies, les feux de forêt qui jouent à saute-mouton avec les collines, la sécheresse qui transforme les champs en paillassons, les rivières qui font grève, les nappes phréatiques qui partent en vacances sans prévenir. Tout ça, c’est anxiogène comme un clown triste dans un couloir mal éclairé. Ça fatigue, ça use, ça râpe le moral comme une râpe à fromage énervée. Alors pour la première fois de ma vie, je dis vivement décembre.
Oui, décembre, ce mois où le froid te remet les idées en place, où tu respires sans avaler de la vapeur de casserole, où tu peux marcher sans fondre comme une glace à l’eau, où tu peux dormir sans te transformer en serpillière humaine. Décembre, mon ami, c’est le spa du climat. Et puis décembre, ça voudra dire que j’aurai publié mes deux BD de l’année, deux galopins en cases et en bulles, deux bébés en papier qui auront vu le jour malgré la fournaise. J’aurai fini mes mini-béday pour l’année, mes fanzines, ces petites bêtes que je fabrique comme un horloger sous LCD. J’aurai vendu sur mes marchés, douze mois de rigolade, de discussions, de sourires, de pièces qui tintent, de lecteurs qui s’arrêtent, de curieux qui feuillettent, de fidèles qui reviennent à Merlimont comme à Albert. J’aurai vécu ma vie de dessinateur ambulant, de camelot du crayonné, de troubadour du feutre dans toute la France. Et ça, ça fait du bien, ça donne du sens, ça met du carburant dans la machine. Mais surtout, en décembre, je me sentirai bien, actif, vivant, pas ramolli par la chaleur, pas écrasé par le soleil, pas transformé en flaque de moi-même. Je serai dans des températures normales, des températures qui respectent les gens, des températures qui ne te prennent pas en otage. Le froid, c’est franc, c’est honnête, ça te dit ce qu’il pense. La chaleur, elle, te manipule, elle te fait croire que tout va bien, puis elle t’assomme, elle t’épuise, elle te rend nerveux, elle te fait parler tout seul, elle te transforme en version bêta de toi-même. Moi, la chaleur m’angoisse. Je ne suis pas fait pour être un légume vapeur, je ne suis pas conçu pour vivre dans un sauna, je ne suis pas programmé pour fondre. Je suis un gars du Nord, un gars de la fraîcheur, un gars du vent, un gars du ciel gris qui te remet les idées en place. Voilà. Je retourne boire un Schweepse frais en lisant mon livre du moment.
