Mes petits mirlitons phosphorescents. Ce soir là. Oui. Ce mardi 23 juin. À dix-neuf heures puis à vingt heures trente. Dans la Basilique Notre-Dame de Brebières d’Albert, dans la Somme. (Ville centrale durant la bataille de la Somme dont nous fêtons les 110 cierges cette année) Il va se passer un truc qui vous retourne l’âme comme une crêpe trop enthousiaste. Un truc qui vous prend par la main et qui vous dit viens. On va écouter la mémoire chanter. Parce que “Coquelicot Tourisme” et l’école de musique du Pays du Coquelicot remettent sur pied une œuvre qui n’a été jouée qu’une seule fois. Une seule. Il y a dix ans. Et qui revient comme un fantôme lumineux. Une œuvre signée Rodolphe Pierrepont. Compositeur. Arrangeur. Magicien des sons. Le type qui fait danser le big band KiSBB. Qui écrit pour les chanteurs à la croix de bois.
Qui connaît la musique comme d’autres connaissent les chemins de traverse. Et cette œuvre. Ancre et Bleuet. C’est pas juste une partition. C’est une mémoire. Une respiration. Une bougie allumée dans le vent. Elle est portée par un chœur d’enfants venus de plusieurs écoles du territoire. Des voix fraîches. Des voix neuves. Des voix qui n’ont pas encore été cabossées par la vie. Et derrière eux. L’Harmonie municipale d’Albert. Dirigée par Elisabeth Déalet. Une cheffe qui mène ses musiciens comme un capitaine mène son navire. Avec douceur. Avec fermeté. Avec passion.
Et cette œuvre. Composée de sept mouvements. Sept. Comme les jours de la création. Comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Comme les marches d’un escalier qui monte vers la mémoire. Elle raconte des moments forts de l’histoire locale. Des instants où la Grande Guerre a laissé des traces. Des cicatrices. Des ombres. Mais aussi des élans. Des gestes de courage. Des éclats d’humanité. L’écriture de Pierrepont mêle la douceur mélodique et les élans rythmiques. Comme si la musique hésitait entre caresser et secouer. Entre consoler et réveiller afin de renaitre et rester joyeux malgré la guerre. Entre pleurer et marcher droit. Et ce soir là. Ce sera à guichet fermé. Oui. Fermé. Les places envolées comme des moineaux effrayés. Parce que les gens savent. Ils sentent. Ils devinent que ce qu’ils vont entendre n’est pas un concert comme les autres. C’est une expérience. Une traversée. Une plongée dans un passé qui refuse de se taire. Une création émouvante où les voix d’aujourd’hui racontent l’histoire d’hier.
Et dans la basilique. Les notes vont monter. Tourner. S’enrouler autour des piliers. Se glisser dans les vitraux. Se poser sur les épaules. Entrer dans les cœurs. Les enfants chanteront avec une innocence qui fend la cuirasse. L’harmonie répondra avec une force qui rappelle que la mémoire n’est pas un musée. C’est un muscle. Ça vit. Ça respire. Ça tremble. Et les spectateurs. Assis. Debout. Émus. Ils sentiront quelque chose se déplacer en eux. Une petite pierre. Un souvenir. Un souffle. Parce que la Grande Guerre. Ici. Ce n’est pas un chapitre de manuel. C’est une terre. Une histoire. Une cicatrice. Et Ancre et Bleuet vient la faire résonner. La faire vibrer. La faire chanter. Et quand le dernier mouvement s’élèvera. Quand les dernières notes flotteront dans l’air comme des coquelicots portés par le vent. Il y aura un silence. Un vrai. Un de ceux qui disent merci. Un de ceux qui disent on n’oublie pas. Un de ceux qui disent on est là. Ensemble. Vivants. Et cette soirée. Cette double soirée. Restera dans les mémoires comme un moment suspendu. Un moment où la musique a fait son travail. Celui de relier les vivants aux morts. Les enfants aux ancêtres. Les voix d’aujourd’hui aux histoires d’hier. Et c’est pour ça que ce concert est unique. Parce qu’il ne se contente pas de jouer. Il raconte. Il transmet. Il éclaire. Il console. Il secoue. Il embrasse. Il rappelle que la mémoire n’est pas un poids. C’est une lumière. Et ce soir là. Dans la basilique. Cette lumière brillera. Forte. Douce. Inoubliable.
