V’là une petite anecdote en BD, mes gens : un gribouillis du quotidien qui débarque en claquettes et te chatouille la soirée comme un diablotin sous caféine.
Petite histoire pour aller au lit (Microfiction)
Je m'appelle Lemmy Caution, et je reviens d'un voyage si longtemps que mes godasses ont oublié la couleur du trottoir. Un voyage noir comme un fond de cendrier, un truc qui vous colle à la peau comme une mauvaise odeur de guerre froide. Je suis un agent secret professionnel anglais, un de ceux qu'on envoie quand il faut aux diplomates et tirer sur les ombres. Et des ombres, j'en ai vu, mon vieux, des qui bougent, des qui parlent, des qui meurent. Le monde n'est pas de savoir, il est de se taire, et moi je rentre avec plus de silence que de souvenirs. Le train m'a déposé à Londres à une heure où les réverbères ont l'air de faire la gueule. Jeais traîner ma carcasse jusqu'au premier bar ouvert, un trou où le whisky sentait la sciure et la consolation. J'ai demandé un double, le genre qui vous remet les idées en place ou vous les arrache, selon l'humeur. Le barman m'a regardé comme si j'étais revenu d'un pays où les gens ne reviennent pas. Il n'avait pas de tort. J'ai bu, lentement, en laissant le feu descendre dans mes tuyaux. C'est là que j'ai remarqué le type au fond, un grand échalas avec un manteau trop large et une tête trop petite. Il me fixait comme si j'étais un message codé. Je n'aime pas qu'on me fixe, surtout après ce que je viens de traverser. Je me suis levé, j'ai marché vers lui, et j'ai vu qu'il ne respirait plus. Mort, raide, froid, la totale. Un macchabée dans un bar vide, ça fait désordre. Je lui ai soulevé le menton, et j'ai vu une petite tache rouge sous l'oreille. Une piqûre. Pas de sang. Pas de lutte. Un travail propre, professionnel, soviétique dans le style. Je connais leur signature, ces artistes du silence. J'ai reposé la tête du type, j'ai fini mon whisky, parce qu'on ne gaspille pas les bonnes choses, même quand un mort vous regarde avec ses yeux fermés. Le barman n'avait rien vu, rien entendu, rien compris. Normal, dans cette ville, les gens ne voient que ce qu'on leur dit de voir. Je suis sorti dans la nuit, avec le froid qui me mordait les doigts. Une voiture noire m'attendait, moteur allumé, vitres opaques. J'ai senti la présence avant de voir la porte s'ouvrir. Une voix m'a dit qu'on avait besoin de moi à Berlin, tout de suite, sans valise, sans excuses. Berlin, 1950, la ville coupée en deux comme une pomme pourrie. J'ai hoché la tête, parce que dans ce métier, on ne dit jamais non, on dit seulement encore. Je suis monté dans la voiture, et j'ai compris que mon voyage noir n'était pas terminé. Il venait juste de changer de couleur. Et moi, Lemmy Caution, je repartais vers un autre cadavre, un autre verre, un autre mensonge. Parce que c'est ça, la guerre froide. Une danse où personne ne mène, et où tout le monde tombe. Je reprends un whisky pour me réchauffer les os.
J'allais finir par avoir du malt à la tête car je voyais tout tourbé
Peter Patfawl
