Nom d'un métro fondu dans une canicule de fin du monde, voilà un livre qui ne ressemble à rien de ce que j'ai lu ces derniers mois. J'ai refermé Le Livre des souterrains de Phoebe Hadjimarkos Clarke avec cette sensation rare d'avoir traversé un territoire inconnu. Pas simplement lu une histoire. Traversé quelque chose. Une frontière, peut-être. Un de ces passages secrets que la littérature ouvre parfois sous nos pieds pendant qu'on croyait tranquillement marcher sur un trottoir bien pavé.
L'autrice n'écrit pas des romans comme on monte une étagère suédoise avec une notice et six vis identiques. Elle avance à coups de tunnels, de galeries et de fausses pistes. Son récit ressemble à une ville dont les caves communiqueraient toutes entre elles. D'un côté, une artiste qui sent le monde lui glisser entre les doigts. De l'autre, un étrange récit peuplé de figures presque mythologiques, dans une cité qui semble attendre quelque chose sans savoir quoi. Entre les deux, des échos, des correspondances, des murmures. On tourne les pages en se demandant où l'on est, mais surtout où l'on va. Ce qui m'a fasciné, c'est cette manière de brouiller les frontières. La réalité se met à rêver. La fiction se met à respirer. Les personnages semblent voyager d'un texte à l'autre comme des fantômes qui auraient perdu l'adresse de leur tombe. À mesure que les récits se rapprochent, le lecteur descend lui aussi dans les sous-sols du roman. Et plus il descend, moins il trouve de réponses toutes faites. Phoebe Hadjimarkos Clarke possède surtout une voix singulière. Une voix reconnaissable dès les premières pages. Une écriture qui prend parfois des allures de monologue intérieur, parfois de fable étrange, parfois même de manifeste poétique. On sent une autrice qui refuse les chemins balisés, qui préfère creuser son propre passage dans la roche au lieu d'emprunter les escalators déjà installés. Sous cette architecture étonnante se cache pourtant quelque chose de très humain. Le temps qui passe. La solitude. La sensation de devenir progressivement invisible. La difficulté d'habiter son propre corps lorsque celui-ci change. La peur de disparaître. Mais aussi la possibilité de se redécouvrir lorsque les regards extérieurs cessent enfin de dicter qui l'on doit être. Ce sont de vieux sujets, sans doute. Mais rarement abordés avec une telle originalité formelle. J'avais déjà entendu parler de l'autrice sans avoir encore plongé dans son univers. Cette lecture a donc constitué pour moi une des belles découvertes de cette rentrée 2026. Un roman déroutant, parfois inconfortable, souvent brillant, qui demande au lecteur d'accepter de lâcher la rampe pour avancer dans le noir. Mais c'est précisément là que réside son charme. Dans ces galeries où l'on croit se perdre avant de découvrir une nouvelle salle secrète. Et puis il faut reconnaître qu'un livre intitulé Le Livre des souterrains, publié aux éditions du Sous-sol, possède déjà quelque chose de délicieusement romanesque avant même d'avoir ouvert la première page. Une fois la lecture terminée, on ressort comme après une longue exploration : un peu poussiéreux, légèrement sonné, mais les yeux pleins de visions. Ce n'est pas tous les jours qu'un roman nous entraîne aussi loin sous la surface des choses. Et, pour ma part, je suis bien content d'avoir accepté l'invitation à descendre.
