Je te raconte ça comme si je débarquais dans un saloon où les livres jouent du piano. La collection du Masque, tout le monde la connaît pour ses polars jaunes, ses intrigues d’Agatha Christie qu’on lisait dans les trains en grignotant un sandwich au pâté. Le polar de gare, celui qui te tenait compagnie entre deux correspondances, édité par Albert Pigasse, le grand‑père du Pigasse milliardaire qui possède les Inrocks et Radio Nova. Le bonhomme, un jour, a dû se lever avec un soleil dans la tête, parce qu’il a décidé de faire entrer le Far West dans la littérature française. Premier à importer le roman western en France, rien que ça. Les films faisaient un carton, les cow‑boys galopaient sur les écrans, alors il s’est dit que les kiosques méritaient eux aussi leur dose de poussière, de chercheurs d’or, de shérifs fatigués et de types qui tirent plus vite que leur ombre.
Et voilà que les étals se sont remplis de cow‑boys en papier, de duels au soleil, de cavales au Mexique, de ranchs en feu, pour notre plus grand bonheur de lecteurs qui aiment quand ça sent la poudre et le cuir. Sauf que le temps, ce vieux bandit, a fait son œuvre. Ces deux cents joyaux de l’Ouest n’ont été imprimés qu’une seule fois. Un tirage unique, pas de réédition, pas de seconde chance. On les a longtemps regardés comme de la littérature mineure, des bouquins de gare, des machins qu’on lit vite et qu’on oublie encore plus vite. Résultat, les exemplaires ont fini dans des caves humides, des greniers moisis, des poubelles mal inspirées. Beaucoup ont disparu, d’autres ont été abîmés, certains ont été massacrés par des lecteurs qui pliaient les couvertures comme des tortillas. Aujourd’hui, ces titres n’existent quasiment plus. Une poignée de survivants. Une poignée de cow‑boys du papier. Cinq collectionneurs en France, pas un de plus. Et moi, je suis dans la bande. J’en ai quatre‑vingts, glanés cet été chez les bouquinistes, dans les boîtes à livres, dans les brocantes où les romans sentent la poussière et le vieux cuir. Je me régale à les lire, à découvrir un univers où chaque écrivain apporte son style, sa patte, son souffle. Ray Hogan avec ses shérifs qui ont la fatigue dans les bottes, Lewis B Patten qui te balance des balles dans les phrases, Clay Fisher qui te fait galoper dans des paysages brûlants, Tom West qui te colle des bandits retors dans les pattes, Gordon D Shirreffs qui te peint des cavales plus rapides que le vent. Chacun son monde, chacun son rythme, chacun son soleil.
Et plus je les lis, plus je comprends que cette collection est un trésor. Un vrai. Pas un truc qu’on range dans une boîte en plastique. Un patrimoine de l’Ouest, un morceau de l’histoire littéraire française, un pont entre les plaines américaines et nos gares d’autrefois. Une collection qui mérite d’être gardée, préservée, choyée, parce que c’est la seule manière de continuer à lire ces romans. Ils n’existent que là, dans ces vieux poches jaunis, dans ces tirages uniques. Si on les laisse disparaître, c’est tout un pan de l’Ouest qui s’efface. Alors je continue ma quête, je garde mes quatre‑vingts comme des pépites, je cherche les autres, je défends cette chevauchée de papier. Parce que ces romans, c’est de la vie, de la poussière, du soleil, du colt, du cœur… C’est le moyen de visiter l’Ouest avec joie, aventure, enquêtes, romances… C’est vraiment une belle aventure qui t’attends si tu as l’âme d’un chineur et …. d’un cow-boy !
