Voilà le petit moment que j’avais gribouillé sur facebook en partant le 4 avril dans les Pyrénées pour un forum sur l’autisme organisé par une asso aux petits oignons. Organisation nickel, mais voyage XXL : j’ai traversé la France deux fois en deux jours. Autant dire que j’avais de quoi raconter et faire marrer tout mon petit monde.
Chapitre 1 :
J’te raconte pas, mon pote : j’ai boulotté un truc suspect à la gare de Lille, un machin qui hésitait entre le sandwich SNCF et l’aveu de faiblesse. À peine le temps de digérer l’arnaque culinaire que je me faufile dans le train, peinard, prêt à lire mon roman du moment comme un moine tibétain passionné. Et là, paf ! Un zigoto me déboule dessus dans l’escalier. Un fraudeur de compétition, le genre à courir plus vite que son ombre mais moins vite que les contrôleurs, qui l’ont rattrapé comme on chope un poulet récalcitrant. Plaqué au sol, viré du train, spectacle gratuit pour tout le wagon. On aurait dit un épisode de “Faites entrer l’accusé”, mais version Ouigo. Je m’installe enfin, croyant avoir gagné ma tranquillité. Tu parles. Je tombe derrière Domitille. Oui, Domitille. Maman d’Arthur, 3 ans, adepte de Montessori, de la parentalité positive et du tutoiement bienveillant. Le môme grimpe partout comme un macaque sous amphètes, lèche la vitre dégueulasse en lui roulant des patins façon cinéma muet, et elle, imperturbable, lui demande toutes les deux minutes :« Et toi, mon cœur, comment tu te sens dans le train ? Qu’est-ce que ça te fait, le voyage ? Tu veux exprimer ton ressenti ? » Son ressenti, je vais te le dire, moi : c’est un mélange de morve, de doigts sales et de liberté surveillée. Bref, un long trajet comme on les aime : du folklore, du bruit, et moi coincé au milieu, philosophe malgré moi...
Chapitre 2 :
Ah mes agneaux, ça y est : j’ai enfin posé mes guibolles à mon Terminal à l'aéroport Charles-de-Gaulle, ce grand machin où l’humanité entière se croise, se frôle et s’insulte intérieurement. J’arrive tout juste d’un Ouigo, ce train low-cost où tu payes moins cher mais où tu risques plus gros. Le périple, mon vieux, c’était un festival. D’abord une maman amusante, puis, changement de décor : deux vieilles bourgeoises, édition cuir tanné, qui jacassaient comme des pies sous amphètes. Elles parlaient fort, très fort, de leurs voyages, de leur oseille, et surtout de leur racisme anti-étranger, ce qui, pour des globe-trotteuses, relève du gag cosmique. Le paradoxe en goguette. Le vide intersidéral en action. J’avais l’impression d’écouter un podcast intitulé : « Comment critiquer tout ce qui bouge sans jamais se regarder dans la glace ». Bref, j’ai survécu. Et me voilà à Roissy. Blindé comme un métro tokyoïte un jour de soldes. Des gens qui courent partout, des valises qui roulent comme des tanks miniatures, une ambiance de ruche sous acide. Je traverse le grand couloir, et là, je vois les avions rouler au loin. Des monstres d’acier qui se déplacent avec la grâce d’un éléphant qui aurait fait des études supérieures. Ça m’a scié. Le génie humain, quand il veut, il sait faire autre chose que des commentaires Facebook. Je grimpe dans la navette pour rejoindre mon terminal, toujours escorté de mes deux vieilles impossibles à vivre avec qui que ce soit de différent. Et là, cerise sur le pudding : un pauvre gars, probablement défoncé jusqu’aux oreilles, se fait tabasser par trois contrôleurs. Une scène sèche, brutale, qui te rappelle que la société, c’est pas un spa. Et je me dis : voilà le monde. Un cocktail maison. Des vieux racistes qui radotent, des mamans de tous styles, des gosses qui découvrent la vie en léchant les rampes, des ingénieurs qui inventent des oiseaux en métal, et des paumés qui se font démonter la gueule dans un couloir d’aéroport. Je descends de la navette, j’arrive à mon terminal. Enfin. Je vais pouvoir me poser, lire un peu, respirer avant de grimper dans mon zinc. Ah mes chers amis… vive l’aventure ! Vais-je arriver à bon port ? Suite du suspense ce soir, dans un chapitre 3 après l'atterrissage. Heureusement que je reste en France. J'arrive j'arrive, les gens du sud
Chapitre 3 :
Eh ben mes loupiots, figurez-vous que la suite de mon épopée s’est déroulée comme un pet sur une toile cirée. Ton Patfawl national est toujours en vie, pas écrabouillé façon crêpe Suzette, et bel et bien posé sur le plancher des vaches. Moi qui ai pris l’avion trois fois dans ma carrière de bipède (je suis plutôt rail que ciel, ça tangue moins et ça cause pas de turbulences existentielles), j’ai redécouvert la joie de m’envoyer en l’air sans partenaire. Une heure quarante de boîte de conserve volante. Avant ça, j’ai poireauté dans le hall du terminal en sirotant un café qui avait dû connaître la guerre de 14, tout en lisant mon roman. Fallait voir la foule : un vrai marché aux bestiaux en version parfumée. Pendant que Trump changeait d’avis toutes les cinq minutes comme une girouette sous amphétamines, je me suis fait contrôler. Évidemment, avec mes plaques dans les rotules (votre serviteur bionique oblige), me voilà à retirer mes godasses, exhiber mes guibolles à une demoiselle en uniforme qui devait se demander si j’étais un terroriste ou un danseur de french cancan. J’ai fini en chaussettes. Le pied, sans mauvais jeu de mots. Heureusement, j’avais pas d’arme. Juste mes crayons et mes feutres dans la valoche, et un sac avec mon bouquin et ma gourde. Le crayon, c’est une arme, certes, mais Air France tolère les dessinateurs, Dieu merci. Je me rhabille sous les yeux des voyageurs agglutinés comme des moules sur un rocher, puis je grimpe dans la grande salle d’attente. Et là, mon gars, Rolex-land. J’avais oublié que tous les marchands de luxe s’étaient donné rendez-vous ici. Manquait plus que Mozart en fond sonore et on se serait cru chez Sissi en train de choisir un diadème. J’attends mon vol, posé avec mon roman et ma valise, devant un rayon de gâteaux, sauciflards et sandwichs surtaxés qui auraient fait pleurer un contrôleur des prix. Autour de moi, des types en pull cachemire Lacoste qui discutaient CAC 40 comme si c’était leur équipe de foot préférée. Puis j’embarque. L’avion m’impressionne toujours autant que le cri strident de ma voisine quand elle ouvre la bouche. Je trouve ma place à côté d’un habitué, ce qui me rassure : s’il n’a pas encore explosé en vol, j’ai mes chances. Évidemment, les hôtesses nous sortent les flonflons pour dépressifs : « Si jamais on s’écrase, voici comment éviter de finir en carpaccio ». Elles sourient, c’est plus doux pour annoncer la fin du monde. On décolle. Je lis mon roman en altitude, café à la main. Mes voisins, angoissés comme des poulets avant l’abattoir, restent muets. Parfait pour bouquiner. Bref : j’ai vu ni Dieu, ni Satan, ni Saint-Pierre. Rien de neuf au-dessus des nuages. Descente parfaite ! Pas d'emmerdes... Tout roule ou plutôt vol... On atterrit à Pau. Une personne de l’asso m’attend. Les Pyrénées, préparez vos miches : Patfawl débarque, heureux comme un gosse devant un paquet de bonbons. Carole et toute l'association, j'arrive. La suite mes poussins, dans un prochain épisode
Chapitre 4 :
J’te raconte pas : une journée à faire pâlir un marathonien sous raide boule. Entre deux et trois cents zigues venus se rincer l’œil et la caboche sur nos trognes à Éric Lemmonier, Paul El Karrat, Josef Schovanec et bibi. Une vraie marée humaine, mais du genre qui sent bon la bienveillance, pas la sardine. Moi, j’étais là à mitrailler du dessin en flux tendu, comme un pizzaiolo sous coke, rebondissant d’une conf’ à l’autre, distribuant des dédicaces à la chaîne sur mes BD et mes bouquins. Une usine, mais avec le cœur qui chauffe et les doigts qui fument. Et les gens… ah les gens ! Des échanges qui te retournent comme une crêpe, des regards qui brillent, des mots qui te font pousser des ailes sous les aisselles. L’organisation, mon pote… une horlogerie suisse montée par des ninjas. Ça roulait tout seul, ça glissait comme un pet sur une toile cirée. Bon, le libraire n’avait pas réussi à choper toute ma came mais on s’en tamponne le coquillard : c’est l’intention qui compte, et elle était belle comme un lever de soleil sur un pastis. Des sourires à la pelle, des rires qui claquaient devant mes dessins du jour… j’te jure, ça valait largement le coup de se farcir le trajet sans perdre le nord ni la bonne humeur. Allez, retour demain matin, les amis. Suite au prochain épisode, même chaîne, même énergumène.
Chapitre 5 :
Après une journée belle mais costaud, et une soirée à rigoler comme des bossus avec le Docteur Éric Lemmonier, Paul El Karrat et sa maman Sophie, je me suis extirpé du plumard à sept heures du mat. J’avais la tronche d’un rôti oublié dans le four, mais fallait y aller. Petit déj jambon-café, le combo qui te bétonne l’estomac jusqu’à 14h50, l’heure sacrée où je pourrais enfin m’enfiler autre chose qu’un espoir. Je pars avec Céline, bénévole de l’asso, adorable comme un chaton mais qui conduit comme si elle transportait les Beatles en 66. Taxi VIP du week-end, la môme. Direction l’aéroport de Toulouse, la ville rose, mais à cette heure-là c’était plutôt la ville gris-cadavre. Arrivé là-bas, je vais enregistrer mon billet, puisque l’appli avait décidé de me faire un doigt. Encore un bug du monde moderne, ces machines qui comprennent tout sauf ce qu’on leur demande. Je cherche l’accueil Air France pendant une demi-heure, guidé par des employés qui avaient l’air aussi renseignés qu’un poisson rouge sur la physique quantique. Finalement, j’attends mon tour avec soixante-dix pèlerins devant moi. Le gars au comptoir me sort ma carte d’embarquement en transpirant comme s’il désamorçait une bombe. Ma valoche part à la vitesse de la lumière, j’espère qu’elle arrivera pas en Australie. Ensuite, direction le farfouillage. Évidemment, je sonne. Je sonne toujours. Je suis un carillon humain. Une femme en uniforme me passe sa machine sur le bide avec un sourire qui disait “j’adore mon métier, surtout quand ça bippe”. Je lui explique que j’ai des plaques dans les rotules. Elle s’en fout. Elle aurait contrôlé un lampadaire pareil. Je récupère mes affaires et je file vers ma porte. Je lis mon roman tranquille, quand soudain une femme en tenue traditionnelle africaine pose son sac à côté de moi et se barre à l’autre bout de l’aéroport. Les gens commencent à paniquer. On aurait dit un troupeau de poules voyant un renard. La meuf revient pas. Disparue. Pschitt. Un gars va prévenir un contrôleur. Ils récupèrent le sac comme si c’était une bombe à retardement. Petit suspense du matin, ambiance “Mission Impossible mais sans Tom Cruise”. J’embarque. Je retrouve ma place. Un steward maquillé comme pour un gala, super sympa. Une hôtesse maquillée comme si elle allait braquer une banque, tout aussi sympa. Le vol se passe bien. Une heure trente, sauf que ma voisine me colle sa jambe contre la mienne. Une vraie sangsue de cuisse. Elle me sourit à chaque fois. Moi je lis comme si ma vie en dépendait. Décollage, atterrissage. Quelques turbulences, mais mon estomac bougeait déjà comme un téléphone en mode vibreur, alors ça ne changeait rien. On atterrit. On attend vingt minutes pour faire bouger le troupeau. Ma valise arrive en retard, évidemment, alors je cavale pour choper mon Ouigo. En passant devant un Relay, je vois un clochard pisser sur les journaux exposés. Deuxième fois que je vois ça à Paris. L’actualité chaude, laisse pisser, quoi. Je continue et j’attrape mon train à trois minutes du départ. Je me glisse dedans comme un ninja asthmatique. Je mange à Lille en attendant mon train de 17h. Un sandwich fricadelle gras comme un coup d'oie, mais avec une bière, faut pas déconner. On est à Pâques je fais toutes les fêtes tant qu'il y a toujours à festoyer. Pendant que ma famille digère sans ma personne, moi je traîne dans des gares où passent des ombres, des personnages de romans noirs. Cheyney, Simenon, Audiard, ils doivent être planqués derrière un pilier à prendre des notes. Mais j’ai la tête pleine de souvenirs chouettes. Des rencontres qui m’ont fait du bien. Comme cette femme jolie et drôle, fan d’humour noir, qui éclatait de rire devant mes dessins. J’ai pas besoin de médailles ni de prix quand je vis des trucs comme ça. C’est ça le vrai trésor. Alors je fête pas Pâques cette année, mais je suis heureux. J’ai vécu plein de choses chouettes, dialogué et fait marrer plein de gens qui en ont besoin. Un truc qui te réchauffe le palpitant. La bise à vous tous, qui mangeaient pour Pâques, pour les autres, au moins vous rigolerez en lisant ma prose, c'est déjà ça