Rocambole, sacré nom d’une pipe en sucre d’orge trempée dans le vitriol littéraire ! Voilà que je viens d’achever le premier volume de ses aventures chez Robert Laffont que j’ai eu chez ma bouquiniste préférée, et je peux vous dire que j’en ai encore les neurones qui font du trapèze sans filet. Le bougre est tout à la fois vagabond, chevalier, aventurier, justicier de rencontre et aristocrate d’occasion. Quand il ne sauve pas une jeune innocente des griffes d’un gredin à moustaches, il emprunte l’identité d’un marquis, d’un comte ou d’un quelconque hobereau qui n’a plus vraiment besoin de ses papiers pour cause de décès inopiné. On dirait un Don Quichotte qui aurait pris des cours chez un illusionniste et des leçons de morale chez un pirate.
Ce qu’on oublie aujourd’hui, c’est que Rocambole fut une célébrité gigantesque. Une vedette à faire pâlir les écrivains les plus prestigieux de son siècle. Les lecteurs du XIXe attendaient ses péripéties avec la même fébrilité que nous attendons aujourd’hui le prochain épisode d’une série. À l’époque du feuilleton, quand les journaux arrivaient comme des messagers de l’aventure, il faisait tourner les têtes et battre les cœurs. Chaque livraison apportait son lot de coups de théâtre, de révélations improbables, de poursuites échevelées et de retournements tellement extravagants qu’on les croirait écrits après une dégustation excessive de genièvre flamande. Et justement, si vous aimez les histoires où il se passe quelque chose toutes les trois pages, où les méchants surgissent d’un placard avant de tomber dans une trappe, où les héros meurent parfois sans mourir complètement, où les fortunes changent de propriétaire plus vite qu’un bulletin de loto gagnant, alors foncez. Rocambole, c’est de l’aventure à l’état pur. Pas le temps de souffler. À peine avez-vous repris votre respiration qu’un nouveau danger surgit du brouillard avec une cape, un poignard et un secret de famille.
Pour débuter, il existe aujourd’hui La Genèse de Rocambole et L’Héritage mystérieux chez 10/18. C’est une excellente porte d’entrée avant de partir chiner les autres volumes, notamment ceux publiés chez Robert Laffont. Vous aurez ainsi un magnifique aperçu de cet univers totalement débridé. Et puis vous découvrirez l’origine du mot « rocambolesque », ce mot que nous employons encore aujourd’hui lorsque la réalité décide d’imiter un écrivain qui avait manifestement remplacé son encrier par un feu d’artifice.
J’y ai trouvé du Fantômas avant Fantômas, du roman picaresque à la espagnole, des parfums de cape et d’épée, des complots à tiroirs, des fortunes perdues et retrouvées. Un véritable musée vivant des rêves populaires du XIXe siècle. Lire Rocambole, ce n’est pas seulement suivre un personnage haut en couleur. C’est aussi ouvrir une fenêtre sur ce qui faisait vibrer les lecteurs d’autrefois. Et croyez-moi, derrière le papier jauni et les redingotes poussiéreuses, il y a encore une sacrée machine à rêver qui tourne à plein régime. J’ai refermé ce premier tome avec le sourire du gamin qui vient de découvrir un coffre au trésor et qui sait déjà qu’il va retourner creuser demain.
